Comment la culture underground marseillaise a propulsé la ville au rang de capitale mondiale de la danse

undergroove

Share

English Version Below

Alors que le Festival de Marseille s’impose comme un rendez-vous incontournable de la scène chorégraphique internationale, et que le collectif (La)Horde incarne l’esthétique balletcore à l’échelle mondiale, Marseille bouscule l’idée même de ce qu’est une capitale de la danse. Une transformation portée avant tout par l’énergie et la résilience de ses collectifs indépendants.


Longtemps, le statut de capitale de la danse dépendait de la présence des écoles et académies les plus prestigieuses : New York, Paris, Moscou ou Londres. Marseille, elle, s’est imposée autrement : ici, l’énergie collective et la culture communautaire comptent davantage que la rigueur institutionnelle. Depuis leur arrivée à la tête du Ballet National de Marseille en 2019, les membres de (La)Horde ont offert à la ville une visibilité internationale sans précédent. De son côté, Dance Magazine observe une arrivée massive de chorégraphes et de collectifs venus s’installer à Marseille, attiré·es par un coût de la vie encore relativement accessible et une richesse culturelle unique.

« La ville change parce que c’est nous qui la faisons bouger », explique Toopiti, danseuse née et élevée à Marseille. Elle danse depuis plus de vingt ans. Elle a commencé avec le hip-hop et ses regroupements dans les rues de la cité phocéenne, et dirige aujourd’hui Showke, un collectif qui cherche à fédérer les différentes scènes indépendantes de la ville. Parmi ses acteur·ices : Undergroove, un collectif hip-hop fondé par Bérénice, une amie et collaboratrice proche.

« La ville change parce que c’est nous qui la faisons bouger »

Toopiti, qui a travaillé avec Parris Goebel ou encore Jacquemus, estime que la culture de la danse marseillaise est profondément marquée par les multiples diasporas qui composent la ville. Souvent décrite comme une « ville d’immigration », longtemps frappée par la pauvreté et le désengagement de l’État, Marseille compte d’importantes communautés nord-africaines et comoriennes, souvent musulmanes, représentant plus de la moitié de sa population.

« Tout le monde vient d’une culture différente, et ça se ressent dans la danse », affirme-t-elle. Selon elle, la reconnaissance de (La)Horde tient aussi à cette manière de réinventer le ballet classique grâce à des influences venues d’ailleurs. Elle cite notamment la danseuse franco-ivoirienne Maryam Kaba, artiste associée de la compagnie : « Elle a introduit les danses afro dans le ballet et ouvert les portes à tout le monde. Elle organisait des cours, des soirées, elle créait des ponts. »

Aujourd’hui considérée comme l’une des compagnies de danse les plus convoitées au monde - avec des spectacles à New York, Paris ou Londres - ainsi que les chorégraphies de la tournée mondiale LUX de Rosalía, (La)Horde entretient activement le lien avec les scènes locales.

Le collectif Ballroom Marseille en bénéficie aussi. « On a eu l’occasion de répéter au Ballet National de Marseille parce qu’ils voulaient justement ouvrir cet espace aux cultures underground. Ils ont cette curiosité-là », raconte Nyēbra, danseur ballroom et DJ.

Nyēbra fait également partie d’Entourage, un collectif de DJ·s qui défend des espaces queer et inclusifs dans la scène alternative marseillaise. Avec Nola, autre membre du collectif, iels collaborent régulièrement avec des danseur·euses de (La)Horde. Au moment de l’interview, iels préparaient un événement avec Isaïa Badaoui, danseuse de (La)Horde ayant notamment travaillé avec Madonna et Sam Smith. « C’est l’un des grands visages de la compagnie, une danseuse incroyable originaire de Marseille », explique Nyēbra.

Mais malgré l’immense vivier artistique de la ville, les menaces persistent. La gentrification, d’abord : les prix de l’immobilier ont bondi de plus de 15 % ces cinq dernières années, rendant les rares lieux accessibles à la danse encore plus difficiles à préserver.

L’arrivée de populations plus aisées entraîne aussi un durcissement des réglementations autour de l’espace public. Or, la plupart des scènes underground marseillaises se sont construites dans des lieux ouverts, gratuits et accessibles à tous·tes. Un projet de loi visant à limiter les événements de grande ampleur pourrait mettre en péril ces fêtes inclusives et abordables, essentielles à cet écosystème culturel. Si le texte est adopté, djs et organisateur·ices risqueraient des peines de prison en cas de diffusion musicale non autorisée, ainsi que des amendes renforcées et des saisies de matériel.

« Marseille est une ville pauvre, donc on a beaucoup de soirées à prix libre. On a le droit de danser, les gens ont une énergie énorme », explique Nyēbra. « C’est une autre économie, basée davantage sur le partage. Les collectifs organisent des événements gratuits en extérieur. Ce n’est pas une question d’argent. »

Ces événements en plein air sont aussi une nécessité : les lieux couverts où les groupes peuvent se réunir et danser manquent cruellement. Bérénice, d’Undergroove, souligne que ce problème touche particulièrement la culture hip-hop : « Pas seulement au niveau des lieux physiques, mais aussi dans les programmations. Ça crée une forme d’invisibilisation : on existe sur le terrain, mais pas dans les institutions. »

Pour Nola et Nyēbra, une chose reste certaine : quoi qu’il arrive, les collectifs marseillais ne lâcheront pas la place qu’ils se sont faite. « Quand on a créé Entourage, c’était essentiel pour nous de construire un espace où les gens peuvent se retrouver et partager un moment. La vraie question pour nous, c’est : comment on crée du lien ? », dit Nyēbra. « La résistance face à tout ce qui se passe dans le monde viendra des communautés locales. »

« J’ai rencontré certains de mes meilleur·es ami·es juste en dansant, sans même parler. C’est ça, Marseille. »

Toopiti, elle aussi, tente de rassembler les différents groupes de danse marseillais pour défendre cette culture et résister aux transformations que connaît la ville à tous les niveaux. Elle a notamment organisé des réunions avec la mairie. « Être uni·es nous donne de la force et montre aux institutions qu’on compte », affirme-t-elle. « Je pense qu’on vit un moment historique, extrêmement important pour l’histoire de la danse à Marseille. »

Nyēbra conclut avec optimisme, porté par la capacité de résistance propre à la ville : « Marseille est intense, mais très solaire. Les gens disent qu’elle est dure, brutale… mais ici, les gens te parlent. C’est une grande ville qui reste un village », raconte-t-il. « Il y a énormément de lumière, pas seulement au sens physique. Les gens ont ce sourire, cette énergie, cette envie de créer du lien. J’ai rencontré certains de mes meilleur·es ami·es juste en dansant, sans même parler. C’est ça, Marseille. »

English Version

With the Festival of Marseille emerging as a core event in global dance culture, and LaHorde spearheading the global balletcore zeitgeist, Marseille is upending the rules of a traditional dance city, led by the resilient spirit of the city's grassroots dance collectives.


Previously determined by where the most prestigious schools and academies were based - New York, Paris, Moscow, London - Marseille has emerged as a different kind of dance capital, where spirited, community energy is placed above institutional rigor. The success of experimental outfit LaHorde, who have served as directors of Ballet Nacional de Marseille since 2019, has led to major international recognition, while Dance Magazine has reported an unprecedented number of choreographers and collectives setting up base in the city, drawn to its relative affordability and cultural richness.


“The city is changing because we are moving it,” says Toopiti, a dancer born and raised in Marseille. She has danced for over 20 years - initially as a hip hop dancer in informal streetside events - and now is the central force behind Showke, a collective that aims to unite all the different independent dance groups of the city, including Undergroove, a hip hop collective, whose founder, Bérénice, is among her friends and collaborators.


“Everyone is from a different culture which informs the dance”

Toopiti, who has worked with the likes of Parris Goebel and Jaquemus, says Marseille's dance culture is inherently shaped by Marseille's layered diaspora. Known as a “city of immigrants” that has long struggled with state neglect and poverty, it is estimated that Marseille has sizeable African, Maghreb, Comorans and Muslim communities accounting for over half of its population.


“Everyone is from a different culture which informs the dance,” says Toopiti. She believes part of LaHorde's recognition for their non-conforming take on traditional ballet stems from the influence of dancers like Franco-Ivorian Maryam Kaba, one of the company’s associate artists. “She brought Afro dances to ballet and opened the door to everyone. She ran classes, threw parties, and built bridges.”


Arguably the most in-demand dance company in the world right now, with shows in New York, Paris, London and the choreography behind Rosalia's globally acclaimed LUX world tour, LaHorde actively fosters their relationship to these roots.


Dance community Ballroom Marseille have felt the positive effects of these connections. “We had the opportunity to rehearse at the Ballet Nacional de Marseille, because they wanted to create that space for underground cultures. They have that interest,” says Ballroom dancer and DJ, Nyēbra.


Nyēbra is also a member of DJ group Entourage - a collective that focuses on queer, inclusive spaces in the underground scene - who speaks to us alongside fellow Entourage DJ, Nola. They both frequently collaborate with LaHorde’s dancers - at the time of our conversation, the group are planning an event with LaHorde’s Isaïa Badaoui, who has led choreographies for the likes of Madonna and Sam Smith. “She is one of the big faces of the dancers in LaHorde, an amazing dancer from Marseille,” says Nyēbra.


Yet despite the incredible wealth of dance talent spread across the city, there remains persistent threats. The gentrification of the city - where property prices have surged by over 15% in the last five years - has made the city’s already lacking centres for dance even more scarce.

"I’ve met so many of my best friends dancing, not even talking. That’s something different about Marseille.”

The influx of middle class outsiders have also pressured regulation on public spaces. While most of the city’s grassroots dance scenes were cultivated in outdoor, open and accessible spaces, the proposal of new legislation to restrict large-scale events threaten to curb the affordable, inclusive parties that have been so vital to this flourishing ecosystem. If passed, DJs and event organisers could face imprisonment if they are found playing music without authorisation as well as stricter fines and equipment confiscation.

“Because Marseille is a poor city, here you pay what you want. We have a right to dance, people have a huge energy to get down,” says Nyēbra. “Its a different economy, more about sharing. Collectives will do free (events) outdoors. It's not about money."

Outdoor events are also necessary as there is a lack of indoor venues where groups can dance together. Bérénice, of Undergroove, says this is especially a pressing issue within hip hop culture: “not just within physical venues, but in programmes as well. That creates a form of invisibility: we exist on the ground, but not within institutions.”


Nola and Nyēbra maintain that no matter what, Marseille's grassroots groups will still find their place. “When we created Entourage for us it was so important to create that space that was for people to come together and share a moment - really how do we connect,” says Nyēbra. “The resistance to maybe all of what is going on in the world will come from the local community.”


Toopiti is similarly rallying together Marseille’s dance groups to take a stance against the change and protect the culture - she has arranged meetings with the council. “Being all together gives us strength and shows institutions that we matter,” she says. “I think this is a historic moment and a very important one for the history of dance in this city."


Nyēbra underlines a sense of optimism in the resilience of Marseille's culture: “The city is intense but very luminous. People say it’s rough, tough, but here people talk to you - a big city but also a village,” he reflects. “There is a lot of light, not just physically but people have that smile and energy, they want to connect. I’ve met so many of my best friends just dancing, not even talking. That’s something different about Marseille.”

Cette page fait partie d’Assemble. Cliquez ici pour découvrir des collectifs locaux, des informations sur les événements et explorer de nouvelles choses à Marseille.