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Mesure: le club créatif marseillais anti-galerie « Chaque artiste mérite un espace »

Mesure

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English version below

À Marseille, il y a les galeries, les bars, et puis il y a Mesure. Un lieu qui ne coche volontairement aucune case, et qui le revendique : « on n’est ni une galerie, ni un bar » explique Romain, l’un·e des fondateur·rice·s du collectif. À l’origine, quatre créatif·ve·s indépendant·e·s - Romain Sanna, Caroline Nasica, Robin de Haro et Gauthier Payan - en quête d’un simple bureau. À l’arrivée, un club créatif hybride devenu point de ralliement pour une nouvelle génération d’artistes provençaux·ales.

Très vite, leur vision dépasse les murs d’un coworking classique : créer un lieu ouvert, vivant, où l’on peut exposer sans pression, expérimenter sans format et exister sans devoir vendre. Entre accrochages éphémères, performances, DJ sets et installations hybrides, Mesure brouille les frontières et redonne à l’exposition une dimension sensible et collective. Le lieu fonctionne presque à contre-courant, laissant les artistes libres, soutenu·e·s par un modèle simple où la buvette finance l’ensemble, une fois par mois, lors de vernissages tonitruants.

Dans une ville où les lieux d’exposition restent rares comparés à Paris - qui compte plus de 1 000 galeries d’art contemporain - Marseille fonctionne avec un écosystème bien plus restreint, de quelques dizaines de galeries, mais surtout une multitude d’espaces indépendant·e·s et hybrides. Cette asymétrie dessine deux scènes très différentes : l’une institutionnalisée et fortement structurée par le marché, l’autre plus fragile mais plus poreuse, où les lieux alternatifs deviennent essentiels.

C’est dans cette porosité que s’inscrit Mesure. Ancré dans Marseille, nourri par ses talents et son énergie brute, le collectif s’impose comme un véritable tremplin local.

Mesure
Caroline Nasica

Alors, comment est né Mesure ?

Romain : Mesure est né presque par accident. À la base, on cherchait juste un bureau pour travailler ensemble : on est quatre indépendant·e·s dans des métiers créatifs : direction artistique, design graphique, illustration. Mais très vite, on a voulu plus qu’un simple espace de travail. On imaginait un lieu ouvert, avec une dimension sociale, où rencontrer des gens, créer du lien. Le rez-de-chaussée s’est transformé en espace d’exposition et d’événements, tandis que l’étage reste un bureau partagé. C’est devenu un lieu hybride : à la fois coworking, atelier et espace culturel.

Vous vous définissez comme une “anti-galerie”. Pourquoi ?

Robin : Parce qu’on n’est pas une galerie, tout simplement. On ne représente pas d’artistes, on ne prend pas de commission, on n’est pas là pour vendre. L’idée, c’est de donner de l’espace et de la visibilité à des artistes, même s’iels n’ont rien à vendre. Le modèle économique repose sur la buvette, qui finance l’association. Ça nous permet de laisser quasiment 100 % des revenus aux artistes. On n’est pas non plus un bar. Disons qu’on est un espace libre et créatif !

Est-ce que Mesure veut être un tremplin pour les artistes ?

Romain : Oui, clairement. On travaille surtout avec des artistes émergent·e·s et locaux·ales. C’est les deux critères pour exposer chez nous. Beaucoup ont déjà fait des expositions collectives, mais viennent faire leur premier solo show ici.

Robin : À Marseille, exposer peut être compliqué, surtout dans des galeries. Et les expos dans les bars ou restaurants, ce n’est pas toujours idéal : les gens viennent boire, pas forcément regarder. Chez nous, l’exposition reste au centre. On accompagne aussi les artistes : ce n’est pas juste “voici la salle, débrouille-toi”. On pousse à construire une vraie proposition.

Comment choisissez-vous les artistes ?

Robin : Au début, on faisait des appels à projets. On a reçu énormément de candidatures. Aujourd’hui, ça passe aussi beaucoup par les rencontres, le bouche-à-oreille, Instagram. On fait aussi très attention à une programmation paritaire, que ce soit entre les femmes et les hommes, mais aussi les différents médiums : photo, peinture, céramique… Et surtout, on cherche des projets construits, pas juste des œuvres posées sur un mur.

Les expositions chez vous sont très courtes. Pourquoi ce format ?

Romain : Elles durent environ quatre jours, avec un gros focus sur le vernissage. C’est un moment clé. On demande souvent aux artistes de penser une expérience : performance, musique live, installation immersive et même food ! L’idée, c’est de créer un univers complet autour de leur travail. Pas juste une exposition statique, mais quelque chose de vivant et interactif. Par exemple, la première expo était celle de Rastchoutchas “Guy Mobile” qui était autour des voitures. Du coup, pour le vernissage, on a rentré une caisse dans Mesure, et on l’a transformée en DJ booth.

En quoi diriez-vous que Mesure connecte les gens ?

Caroline : En réalité, la connexion se fait à tous les niveaux. On met en lien les artistes avec leur public, le public entre lui-même, et les artistes entre elleux. C’est un lieu profondément ancré dans le local, pensé comme un espace de circulation et de rencontres à plusieurs échelles. Une vraie “Marseille connexion”.

On parle beaucoup de l’énergie de vos vernissages…

Romain : Oui, c’est devenu un vrai rendez-vous. Une à deux fois par mois, les gens savent qu’il se passe quelque chose. Iels viennent voir l’expo, boire un verre, rencontrer du monde. Ça finit tôt, c’est accessible car on fait attention aux prix de la buvette, et surtout il y a une ambiance. On a déjà eu des soirées avec 400 personnes dans la rue. Les voisins étaient fous, et nous aussi !

Quelle place occupe Marseille dans votre projet ?

Robin : Elle est centrale. On travaille majoritairement avec des artistes locaux·ales ou de la région. Il y a une vraie fierté ici, un attachement à la scène marseillaise. Et surtout, il y a énormément de talent, mais pas assez de lieux pour l’exposer. Que ce soit en musique ou en art visuel, le problème est souvent le même : le manque d’espace pour s’exprimer.

Comment décririez-vous la scène artistique marseillaise ?

Robin : Très diverse. Il n’y a pas un style “marseillais”. On tient justement à cette pluralité. Mais il y a quelque chose de plus brut, peut-être plus accessible aussi. Beaucoup d’artistes ont un autre job à côté, donc iels créent par nécessité, c’est un besoin pour eux. Et ça se ressent.

On oppose souvent Marseille et Paris, est-ce que Marseille est un terrain plus fertile que la capitale pour créer ?

Romain : C’est différent. Marseille est plus accessible financièrement, donc tu peux te permettre de prendre du temps pour créer. Il y a aussi moins de pression, moins de compétition. Les gens se parlent plus facilement, les connexions se font naturellement. Ça donne confiance à beaucoup d’artistes qui n’oseraient peut-être pas ailleurs.

Et comment vous vous positionnez face à la gentrification qui transforme Marseille depuis le Covid ?

Romain : C’est ambivalent. Il y a des effets négatifs évidents, comme la hausse des loyers. Mais en même temps, ça apporte aussi de nouveaux lieux, de nouvelles dynamiques culturelles. Nous, on essaie surtout de rester accessibles et de garder cet ancrage local.

Quels sont vos projets pour la suite ?

Robin : On aimerait développer davantage la curation, peut-être sortir des murs. Et réussir, à terme, à rendre le projet viable économiquement. Aujourd’hui, on ne gagne rien avec Mesure, mais on y consacre énormément de temps. L’idée serait de continuer sans perdre l’essence du projet : un espace libre, au service des artistes.


ENGLISH

Mesure
Romain Sanna and Caroline Nasica
Mesure

Cheaper and less elitist than Paris, Marseille has long been a hub of creative energy. One club has come together to find a place to showcase the talent of the city.

“We are neither a gallery, nor a bar,” says Romain Sanna, one of the founders of Mesure, a creative club in Marseille, alongside Robin de Haro, Gauthier Payan and Caroline Nasica.

Romain, Robin and Gauthier are graphic designers, and Caroline is an illustrator, who first came together to simply find a shared office. But their vision soon evolved from a co-work space into something more collaborative and community-driven: a creative club and a gathering point for a new generation of artists from the south of France.

France’s second city has long attracted a wealth of creative people - where comparatively cheap rents have helped artists, including painters, photographers, designers, establish networks and pursue their work. Yet despite this, exhibition spaces remain scarce, especially compared to Paris, where it is expensive and elitist to be an artist.

Mesure answers a need to platform the city’s emerging talent, a space that is as much about connection as it is about exhibition. Between short-lived shows, performances, DJ sets and hybrid installations, it shuns the concept of a static gallery space by blurring audience boundaries to restore a more sensory, collective experience of art.

There is no intimidating white cube, no underlying commercial motivation. Mesure operates differently - almost against the grain - giving artists freedom to experiment without needing to sell their art: the space is financed by the bar, which opens for exhibition launches and other select occasions.

Deeply rooted in Marseille and fuelled by its raw energy and local talent, the space has established itself as a genuine stepping stone for emerging artists.

So how did Mesure begin?

Romain: Mesure started almost by accident. At first, we were just looking for a shared office space: we are four independent creatives working in art direction, graphic design and illustration. But very quickly, we wanted more than just a workplace. We imagined an open space with a social dimension, somewhere to meet people and build connections.

The ground floor gradually turned into an exhibition and event space, while the upstairs remained a shared office. It became a hybrid place: part coworking space, part studio, part cultural venue.

Why do you define yourselves as an “anti-gallery”?

Romain: Because we simply aren’t a gallery. We don’t represent artists, we don’t take commissions, and we’re not here to sell.

The idea is to give space and visibility to artists, even if they don’t have anything to sell. The economic model relies on the bar, which funds the association. That allows us to give almost 100% of the income back to the artists.

And we’re not a bar either. Let’s say we’re a free and creative space.

Is Mesure meant to be a stepping stone for artists?

Romain: Absolutely. We mainly work with emerging and local artists - those are the two criteria for exhibiting here. Many have already taken part in group shows, but come here for their first solo exhibition.

Romain: In Marseille, exhibiting can be complicated, especially in galleries. And exhibitions in bars or restaurants aren’t always ideal - people come to drink, not necessarily to look at art. Here, the exhibition remains central.

We also support the artists: it’s not just “here’s the space, do whatever you want.” We encourage them to build a real artistic proposal.

How do you choose the artists?

Romain: At the beginning, we used open calls. We received a huge number of applications. Today, it also happens through meetings, word of mouth, and Instagram.

We’re also very attentive to balance in the programme - between men and women, and across different mediums: photography, painting, ceramics… And above all, we look for structured projects, not just works hung on a wall.

Your exhibitions are very short. Why?

Romain: They last around four days, with a strong focus on the opening night. It’s a key moment. We often ask artists to think in terms of experience: performances, live music, immersive installations, even food.

The idea is to create a full universe around their work - not just a static exhibition, but something alive and interactive. For example, the first show we hosted by Rastchoutchas, “Guy Mobile”, was centred around cars. For the opening, we literally brought a car inside Mesure and turned it into a DJ booth.

How does Mesure connect people?

Caroline: In reality, connection happens on every level. We connect artists with their audience, the audience with each other, and artists with other artists. It’s deeply rooted in the local scene, designed as a space of circulation and encounters across multiple scales. A real “Marseille connection.”

People often talk about the energy of your opening nights…

Romain: Yes, it’s become a real event. Once or twice a month, people know something is happening. They come to see the show, have a drink, meet people.

It ends early, it’s accessible because we keep the bar prices low, and there’s a real atmosphere. We’ve already had nights with 400 people in the street. It’s quite something.

What role does Marseille play in your project?

Romain: It’s central. We mainly work with local or regional artists. There’s a real pride here, a strong attachment to the Marseille scene.

And above all, there’s an incredible amount of talent, but not enough spaces to show it. Whether in music or visual arts, the issue is often the same: lack of visibility.

How would you describe the Marseille art scene?

Romain: Very diverse. There is no such thing as a “Marseille style.” That’s exactly what we like about it.

But there’s something more raw, maybe more accessible too. Many artists have another job on the side, so they create out of necessity as much as desire. And you can feel it.

Marseille is often contrasted with Paris. Is it a more fertile ground for creation?

Romain: It’s different. Marseille is more affordable, so you can afford to take time to create.

There is also less pressure, less competition. People talk to each other more easily, connections happen naturally. It gives confidence to artists who might not dare elsewhere.

How do you see gentrification in Marseille since Covid?

Romain: It’s ambivalent. There are obvious negative effects, like rising rents. But at the same time, it also brings new spaces and new cultural dynamics.

We mainly try to stay accessible and keep our local roots.

What are your plans for the future?

Romain: We’d like to develop curation further, maybe take the project outside its walls. And eventually make it economically sustainable.

Right now, we don’t make money from Mesure, but we invest a huge amount of time into it. The idea is to continue without losing what makes it special: a free space dedicated to artists.

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